Margot.monmodele.com (éditions Questions théoriques, coll. « Réalités non couvertes ») est un ouvrage réalisé par une jeune femme qui a été modèle amateur pour photos de charme pendant quelques années. Il rassemble des photos prises pendant les séances, des emails que les photographes lui envoyaient, des stats issues des sites qu’elle utilisait, des transcriptions de propos tenus pendant ces séances. Ça donne un objet un peu trouble, super drôle par moments, un livre qui fait l’inventaire de pratiques très particulières, centré autour d’un modèle dont on n’entend jamais la voix. On dirait un dossier constitué par un agent double. Valeria (qui elle a plutôt fait le modèle photo amateur pour autoportraits de charme) a posé quelques questions à Margot M. sur l’élaboration du projet, et son incursion dans un monde qu’on connaît peu.
> Tu as commencé à être modèle photo à quel âge ?
J’avais 19 ans. Ça a commencé un peu par hasard, avec deux amis à Montpellier. On passait une soirée ensemble, on devait fumer des joints et boire un peu de vodka. Je ne sais plus trop comment ni pourquoi, on a décidé qu’ils me prendraient en photo avec leur téléphone portable, je me suis mise en lingerie. J’avais mon photographe et mon styliste, qui me remettait les cheveux en place. On s’est refait ensuite une séance chez moi, enfin, chez ma mère, avec l’appareil numérique de ma sœur. C’était dans ma chambre, avec le balai de sorcière à l’arrière et le chargeur de téléphone qui traînaient dans la photo. Puis on a découvert qu’il existait des sites de contact entre photographes et modèles, où on a mis les photos qu’on avait faites avec l’appareil numérique.
> Et donc, cette première fois, c’était pas du tout cul ?
Ah non, pas du tout ! Ils ont fait leurs photos, moi j’ai posé et puis voilà. On s’est vraiment pris au jeu.
> Une fois que tu as mis les photos en ligne, tu as eu plein de demandes ?
En fait, après les avoir mises en ligne, pendant un moment j’ai complètement oublié de regarder si oui ou non j’avais des demandes. Quelque temps après, je suis allée voir, et effectivement, des personnes m’avaient contactées. Et là je me suis dit : « Tiens, ça marche… » Je ne m’y attendais pas. Et j’ai répondu. C’est d’ailleurs des gens avec qui je suis toujours en contact, certains sont devenus des amis.
> Qu’est-ce que ça faisait de poser pour des gens que tu ne connaissais pas ?
Ce n’était pas angoissant du tout. Je n’avais pas peur. C’était l’aventure, tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber… C’était vraiment drôle.
> C’était difficile ?
Non. Je n’avais pas de mal à jouer le rôle qu’ils voulaient que je joue devant eux.
> Tu étais un bon modèle, en fait !
En général, ils étaient contents ! Souvent, il y a des relations qui se créent, des gens que tu revois, avec qui tu retravailles…
> Comment tu fixais une limite entre ce que tu faisais et ce que tu ne faisais pas ?
Je ne m’en suis jamais vraiment fixé… La limite, c’est peut-être que je n’ai jamais fait de sexe avec quelqu’un d’autre pendant qu’on me prenait en photo. C’était toujours toute seule – mais après, moi toute seule, ça ne me dérangeait pas… s’ils me payaient bien pour le faire, je le faisais. Parce que c’est sûr que ce n’était pas, dans ces cas-là, pour la qualité des photos.
> Qu’est-ce que tu pensais des photos ?
Elles étaient toujours très étonnantes. Généralement, ces photographes amateurs ont un matériel assez sophistiqué. Tu en as qui achètent des reflex, qui s’équipent vraiment. Ils n’arrivent pas avec un appareil photo jetable (enfin, c’est arrivé une seule fois, mais lui ne voulait pas photographier, juste « danser »). Aussi, ce qui était étonnant, c’est que certains se foutaient de l’endroit où on était. Si on était dans une chambre d’hôtel, ça ne les gênait pas de prendre un téléphone derrière ou bien une armoire avec tous les cintres vides. Mais ce n’est vraiment pas le cas pour tous. Et puis il y a ceux qui font des retouches par ordinateur. C’est merveilleux, la façon qu’ont certains de retoucher leurs photos.
> J’ai l’impression que ce qui t’intéresse, c’est le fait que ça soit beau pour eux.
C’est vrai. Ce qui est intéressant, c’est de voir les types d’images qu’ils ont envie de faire avec leurs modèles… Ils ont la fille, ils ont un lieu, ils ont l’appareil photo et ils font les photos qui correspondent à ce qu’ils trouvent beau.
> En réalité, prendre des photos, ce n’est jamais leur boulot ?
Absolument jamais. Ils décrivent ça comme un hobby. En fait, tu as plein de profils différents. Il y a ceux dont tout l’entourage est au courant de leur pratique, et ceux, mariés ou pas, pour qui c’est un « jardin secret » – c’est le terme qu’ils emploient. Dans ce cas, leur femme ou leur petite amie n’est pas au courant, et ils font ça sur leurs heures de travail.
> C’est marrant.
Il y en a pour qui c’est vraiment une activité parallèle à leur vie de couple. Ils te disent qu’aller voir des escorts et des prostituées, ça ne les intéresse pas. En fait, la frontière est très mince parce qu’il est facile de profiter de ce champ pour se prostituer : c’est tranquille, tu fais ça, tu as un site qui est tout fait pour… Aussi, il arrive que certains te proposent un billet en plus pour se masturber en fin de séance. J’en ai rencontré quelques-uns. Dans le livre, par exemple, dans la première transcription d’une discussion téléphonique, il y a celui qui veut se « caresser » devant moi et « éjaculer » sur mes chaussures, pour reprendre ses termes. Au début je leur disais : « Non, tu pourras le faire une fois que je serais partie. » Après j’ai dit : « Ok, tu le fais, mais à condition que tu me payes plus et que je te prenne en photo. » Certains ont accepté, il est donc arrivé quelques fois que je les photographie en train de se masturber en fin de séance.
> Pourquoi tu les prenais en photo ? Ça fonctionnait comme une transaction ?
J’avais déjà le projet du livre, donc, en plus des mails, des transcriptions et des images qu’ils faisaient de moi, je trouvais intéressant de montrer que les rapports pouvaient s’inverser, qu’eux-mêmes pouvaient accepter, voire souhaiter se mettre en scène devant l’appareil photo, inverser les rôles, « devenir modèle ».
> Tu n’as jamais été escort ?
Non, ça ne m’intéressait pas. Ce n’est pas du tout la même chose que de poser… Un jour, pour le livre, j’ai répondu à un homme qui voulait que je l’accompagne au resto. Je lui ai dit : « moi, je suis modèle photo, je ne suis pas escort, je veux bien vous rencontrer, dîner avec vous, mais après, rien n’assure que ça aille plus loin… » Je comptais discuter avec lui pour pouvoir transcrire ses propos et peut-être les injecter dans le livre, mais finalement je ne l’ai pas fait.
> Comment as-tu choisi le dispositif du livre tel qu’il est maintenant ?
Ça a été assez compliqué… La plus grande difficulté était de trouver comment, une fois tous ces matériaux réunis, en faire « un livre ». Je ne sais pas combien de maquettes ont été tentées avant d’en arriver à celle-ci… La question était de savoir ce qui était le plus pertinent, le plus fonctionnel : comment disposer les textes et les images, s’il fallait les « mélanger », qu’ils « se répondent » dans leur disposition même, ou bien les séparer totalement, en mettant tous les textes d’un côté du livre et toutes les images de l’autre, s’il fallait ou non mettre plus en valeur l’un par rapport à l’autre… Finalement, il a été décidé de les mettre sur le même plan, raison pour laquelle nous n’avons pas souhaité imprimer les images sur un papier photo type « papier glacé ». Une fois ces choix faits, et avec les conseils, les remarques, les avis d’amis, il y a eu un long et difficile travail de coupe des transcriptions, de réagencement des différents éléments… pour en arriver au dispositif du livre tel qu’il est maintenant.
> C’est marrant que tu aies choisi d’enlever ta voix du bouquin.
Ça s’est fait automatiquement. Quand j’ai commencé à transcrire les séances, je n’ai pas transcrit mes réponses. Mais c’est ça qui est intéressant, c’est que, finalement, eux parlent de moi, répondent à ce que je peux dire, ma voix est là même si elle n’est pas transcrite, on la devine.
> Oui, ça trace un portrait de toi aussi, finalement.
Tout à fait.
> À quoi tu penses quand tu poses pour des photos ?
C’est bizarre, tu deviens un objet malléable, dans le sens où tu es toi, bien sûr, avec tes désirs, etc., mais à partir du moment où j’acceptais de faire les choses qu’ils me proposaient, je me détachais un peu de moi-même et « répondais » à leurs demandes. C’est quelque chose d’assez automatique. Le photographe va te dire : « Lève la tête » et tu vas lever la tête, « Regarde-moi » et tu vas regarder l’objectif. À un moment tu es des yeux, à un autre un sexe, à un autre encore une cambrure… Tu n’es pas dans quelque chose où la pensée est vraiment là. Par contre, vers la fin, quand je faisais des séances en ayant en tête la conception du livre, c’était surtout à ça que je pensais. Je les écoutais parler et je me disais : « Tiens, ça, ça va être chouette à transcrire, ça c’est intéressant. » Du coup, je pensais au matériau que j’étais en train de récolter. Tout ce que je faisais, tout ce qu’ils me disaient, tout ce que je répondais allait fabriquer ce qui pourrait être réinjecté, ou non, dans le livre.
> C’était pénible, parfois, de poser ?
Parfois, c’est sûr, j’aurais préféré rester dans mon lit ! Mais j’en tirais aussi quelque chose. Je n’en ai pas du tout souffert, ni à ce moment-là, ni jamais. Ça a été une expérience très riche et très intéressante.
> Tu n’as jamais eu envie de prendre des autoportraits ?
Si, j’y ai pensé. J’ai même acheté un pied pour mon appareil. Mais peut-être que toute seule, je ne saurais pas par où commencer.




